Histoire et controverse religieuses : une prise de position de Pierre-Jean Ruff sur le prophétisme pendant la Guerre des Camisards

Le prophétisme cévenol, pendant la Guerre des Camisards, a un double visage.

 

Le premier de ces visages  est populaire et ne pose pas de problème aux analystes ultérieurs. En une période troublée, avec très peu de guides spirituels, des personnes de tous âges, souvent jeunes et de condition sociale modeste, entrent en transe et expriment le mal-être, voire la culpabilité d’une population traumatisée par les persécutions. Deux raisons principales déterminent ce phénomène surprenant, au-delà de l’hypersensibilité provoquée par les humiliations endurées.

 

D’abord, la conviction que Dieu est vraiment tout-puissant, assurance alors communément partagée. Qui oserait se regimber contre ce qu’il décide ou, pour le moins, autorise ? Même au travers des fléaux et de la persécution, c’est sa volonté qui nous est communiquée. Cette conviction, très répandue dans tous les milieux religieux, se retrouve par exemple dans La mémoire d’Abraham  de Marek Halter (lors de toutes les grandes vagues de persécutions contre les juifs, les rabbins éminents ont toujours dit que ces malheurs venaient du Tout-Puissant et qu’il fallait en accepter et comprendre le message pour ensuite y remédier). On retrouve aussi cette conviction dans La peste d’Albert Camus, roman à référence historique. Là aussi, selon l’archiprêtre d’Oran, le mal ne peut venir que de Dieu, pour que son peuple revienne à lui.

 

Ensuite, le message prophétique populaire des cévenols exprimait leur culpabilité. Ces personnes, souvent simples, souvent des enfants, reprochaient à leurs concitoyens de trahir la vraie foi, faisant semblant d’allégeance à l’église catholique, et ne vivant leur foi protestante qu’en cachette.

 

Le second visage du prophétisme cévenol pendant la Guerre des Camisards fait davantage problème. Ces cévenols ont vraiment cru que Dieu leur donnait des directives précises sur les combats à mener contre les troupes royales. Dieu était-il vraiment actant, ou ne l’était-il que dans l’imaginaire de ces cévenols ? Là, légitimement, les interprétations peuvent varier. En tout cas, qu’il y ait eu des directives célestes ou seulement les fantasmes de ces combattants, l’issue des combats corroborait le plus souvent les inspirations reçues ou supposées reçues.

 

André Ducasse dira : « Mazel est persuadé que Dieu procède toujours par volontés particulières et que tout est miracle. L’Esprit seul le dirige. Aucun doute ne l’effleure. » (La Guerre des Camisards, 1946, p. 71). De même, Henri Bosc : « Rien n’avait encore été prévu pour une décision à prendre. Ces hommes sont positifs. Ils attendent pour chaque heure l’inspiration directrice… Le mot préméditation quand il s’agit d’une expédition ordonnée par les prophètes en transe et guidée par eux n’a proprement pas de sens. Tout dans les événements de l’affaire du Pont de Montvert va se dérouler par inspiration. » (La Guerre des Cévennes, Tome I, p. 169).

 

Bien plus récemment, dans une correspondance particulière, l’historien Jean-Paul Chabrol déclare : « Les Camisards prétendaient, et sans doute le croyaient de bonne foi, que l’Esprit-Saint parlait en eux… L’opération du Pont de Montvert : tous les prophètes qui ont participé à cette expédition punitive prétendent tous que c’est l’Esprit qui leur a commandé de se rendre au Pont de Montvert… Oui, comme le dit Marion, les inspirations ont été décisives. Tous les camisards le répètent à l’envi… La Guerre des Camisards a été une guerre d’inspirés. Vraies ou fausses, les inspirations des camisards ont été le moteur de cette guerre. »

 

Aussi suis-je déçu, voire choqué, lorsque tel commentateur déclare que cette révolte a été fomentée et organisée comme n’importe quelle autre rébellion, en dehors de toute perspective incluant la transcendance ou la foi en la transcendance. Ce ne serait qu’ultérieurement que les auteurs des mémoires camisards auraient ajouté à leurs récits une participation de Dieu à ces opérations, pour les enjoliver. La positionnant ainsi, respecte-t-on la mémoire des camisards ?

 

Si cette thèse avait été présentée comme une hypothèse ou une suggestion personnelle, il n’y aurait rien à redire. Mais la présenter comme la lecture sérieuse de ces événements m’attriste et me heurte.

 

Même si le phénomène du prophétisme cévenol nous surprend et peut-être nous dérange, cela justifie-t-il que la conviction des camisards soit suspectée ? Certes, il ne faut pas prendre pour argent comptant tous ceux qui disent : « Dieu m’a parlé ». Mais a-t-on le droit pour autant d’arguer que Dieu ne parle jamais ? Respectons-nous nos pères si nous disons que leurs convictions doivent obligatoirement être revues en fonction de notre modernité ou, plus exactement, d’une certaine modernité ?



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